Les commentaires récents m’incitent à rappeler les conclusions que j’ai été amené à tirer à la suite d’une douzaine d’années de recherches effectuées à l’Université de Mons et consacrées à la violence télévisée.
Rappelons, avant tout, que les scènes violentes sont toujours plus nombreuses sur nos petits écrans et que l’intensité de cette violence s’accroît également. Dès 1968, l’Association Nationale Américaine pour l’Amélioration de la Radio et de la Télévision (National Association for Better Radio and Television) estimait que le jeune Américain, entre les âges de 5 et de 15 ans, avait assisté, sur son petit écran, à la mort violente de plus de 13.400 personnes. Au cours des années 1970, huit émissions sur dix comportaient de la violence et même neuf sur dix aux heures où, en fin de semaine, les spectateurs sont surtout des enfants. En outre, 6 à 7 personnages principaux sur 10 commettaient des actes violents et, dans le cadre de la programmation enfantine, le taux se situait entre 8 et 9 sur 10. Le producteur US, dans un pays où les gens passent un temps énorme devant leur récepteur et où la concurrence que se font toutes ces chaînes commerciales est absolument effrénée, désire offrir aux téléspectateurs de sa chaîne des programmes susceptibles de les intéresser. Or, le scénario proposé est habituellement médiocre et on se trouve, de surcroît, dans l’obligation de le réaliser rapidement. Afin de ne pas présenter des émissions qui seraient perçues comme stéréotypées et ennuyeuses, on décide donc d’épicer ce mauvais scénario et le moyen le plus souvent utilisé – à la fois le plus simple et le moins coûteux - consiste à y introduire de la violence.
Nous ne pouvons cependant pas perdre de vue que la violence était un moyen délibérément utilisé par le producteur américain afin de maintenir la cote de l’émission, qui est fonction du niveau d’audience, afin d’accroître autant que possible les revenus provenant de la publicité. Tel est le contexte dans lequel nous avons entrepris, à partir de 1980, une série d’expérimentations successives auxquelles participèrent des centaines d’élèves de nos enseignements maternel, primaire et secondaire, afin d’étudier les répercussions de la violence télévisée sur les conduites adoptées dans la vie quotidienne 1 .
Sans entrer dans les détails, nous pouvons affirmer que, dans les conditions habituelles de vision, le film violent accroît la pulsion agressive du jeune et le passage à l’acte est donc plus probable. Nous connaissons d’ailleurs de nombreux exemples de conduites mimétiques dans le cadre desquelles le héros (?) d’une émission avait servi de modèle et favorisé l’adoption d’un comportement semblable dans la vie quotidienne.
Pouvons-nous rappeler, par exemple, qu’en février 1993 , deux garçons de Liverpool âgés de 10 à 11 ans, après avoir visionné une horrible vidéocassette dans laquelle une poupée était mise à mort à l’aide d’une barre de fer, ont, dans un centre commercial, enlevé, torturé et finalement tué un petit bambin de trois ans ?
La violence filmée est donc bien susceptible d’augmenter l’agressivité du jeune dans la vie réelle qu’il s’agisse d’un film ou même d’un dessin animé. L’enfant est confronté à une émission dont la signification généralement lui échappe et, dès lors, il est prisonnier de l’effet émotionnel suscité par les images violentes. Celles-ci, chez l’enfant jeune, peuvent, de surcroît, accroître l’anxiété. Certaines émissions sont incontestablement anxiogènes.
Nous avons montré, par ailleurs, qu’il est possible de prévenir les effets nocifs de la violence télévisée grâce à une éducation aux médias qui, malheureusement, à l’heure actuelle, fait généralement défaut. En dehors de celle-ci, l’enfant jeune peut reproduire les comportements observés sur l’écran et, par conséquent, le plus mauvais service que l’adulte puisse lui rendre est de l’installer tout seul devant un récepteur de télévision.
Si une chaîne pour bébés était mise à la disposition des familles – un projet qui, à notre sens, est dépourvu de tout effet bénéfique et auquel nous sommes plus de 28.000 à nous opposer – d’autres répercussions négatives ne sont pas exclues. Songeons, entre autres, à la dépendance plus grande de nos enfants par rapport à la télévision et à une malléabilité accrue face aux campagnes publicitaires qui leur seront ultérieurement tout spécialement destinées. Nous avons précisément démontré, dans d’autres travaux, que l’enfant et l’adolescent sont bien plus manipulables s’ils n’ont pas appris à décoder et s’ils restent mentalement passifs.
Prof. Marcel Frydman